Overblog
Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
31 août 2016 3 31 /08 /août /2016 23:26

 

Date de sortie 31 août 2016

 

Le Fils de Jean


Réalisé par Philippe Lioret


Avec Pierre Deladonchamps, Gabriel Arcand, Catherine de Léan,

Marie-Thérèse Fortin, Patrick Hivon, Pierre-Yves Cardinal


Genre Drame


Production Française et Canadienne

 

"Le Fils de Jean n’est évidemment pas un film à énigme, mais il repose néanmoins sur une révélation que nous tous, comédiens, techniciens et moimême, faisons en sorte de ne pas dévoiler pour conserver intacte sa découverte par le spectateur.
Aidez-nous à la préserver. Merci d’avance."


Philippe Lioret

 

Synopsis

 

À trente-trois ans, Mathieu (Pierre Deladonchamps) ne sait pas qui est son père. Un matin, un appel téléphonique lui apprend que celui-ci était canadien et qu'il vient de mourir. Découvrant aussi qu’il a deux frères, Mathieu décide d'aller à l'enterrement pour les rencontrer. Mais, à Montréal, personne n'a connaissance de son existence ni ne semble vouloir la connaître…

 

Le Fils de Jean - Pierre Deladonchamps

 

Pierre Deladonchamps

Entretien avec Philippe Lioret relevé dans le dossei de presse.

 

D’où vient ce film ?


De la lecture du roman de Jean-Paul Dubois, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi. C’est un grand livre, l’un de ses meilleurs. Je l’avais lu il y a longtemps et, même si je ne voyais pas quel film en faire, il m’en était resté quelque chose de fort et je n’arrivais pas à le ranger sur l’étagère. Après Welcome et Toutes nos envies, j’avais envie d’un film solaire et il m’est venu un point de départ qui n’est pas dans ce livre, mais que celui-ci m’a inspiré : celle d’un homme qui découvre qu’il a deux frères inconnus et veut les rencontrer.
Nous avons pris les droits du livre, mais je ne l’ai pas rouvert ; il n’a été qu’une source d’inspiration, un point de départ, donc. Mais sans lui, il n’y aurait pas de film. D’ailleurs, à la lecture du scénario, Jean-Paul m’a dit : “Faites le film, j’écrirai le livre après”. Pourtant, les fondements de son livre sont bien là, mais ce ne sont plus que des mots, comme des mots clés : père, découverte, fratrie, Canada, soeur. L’essentiel en fait. Mis à part le plaisir qu’ils procurent quand on les lit, les livres peuvent aussi servir à ça : inspirer. Les adapter littéralement est rarement possible et surtout assez vain car un bon livre peut susciter une impression de gigantisme qu’aucun écran, si grand soit-il, ne pourra jamais rendre. Et puis cette histoire existait
déjà. Il fallait aller ailleurs. Les personnages du Fils de Jean, je les connaissais bien. Ce garçon qui cherche une famille qu’il n’a pas connue et en trouve une autre de substitution, il m’accompagne depuis longtemps. Et paradoxalement, cette histoire-là, il n’y a pas mieux qu’un film pour la raconter. Le cinéma a une telle force d’immersion que, si l’on parvient à s’identifier aux personnages, ils nous embarquent avec eux.

 

Il y a une technique pour cela ?


Personnellement, je n’en ai pas. Je connais mes limites et, pour les dépasser, je travaille. Je sais juste qu’il faut emmener le spectateur dans un voyage qu’il n’a pas encore fait, alors je le fais d’abord moi-même. Pour Le fils de Jean, j’ai essayé de ne pas me cantonner à “raconter une histoire”, mais de faire en sorte qu’en suivant le parcours de Mathieu, Pierre, Bettina et Angie, il arrive un moment où l’on se sente à deux doigts de percer un mystère qui nous concerne. Je crois que les films qui m’ont troublé, touché et qui sont restés en moi, y sont parvenus grâce à cette sensation de proximité. Et aussi grâce à la rigueur et la simplicité apparente du récit. Alors j’essaie de faire en sorte que le film soit un témoignage que je vais partager. Que celui qui le regarde ait l’impression durable de vivre ces moments-là avec les personnages, d’être à leurs côtés et concerné par ce qu’il leur arrive. Qu’il puisse se dire : "J’y étais". Ma seule "technique" en écrivant le scénario, c’est de ne pas faire version sur version, mais d’avancer avec eux pas à pas. Et tant que les pages derrière moi ne me semblent pas abouties, je n’avance plus ; ça ne sert à rien de construire sur des fondations instables. Et puis, à force de vivre avec eux, il arrive un moment où l’on connait bien les personnages et où ce sont eux qui guident presque le récit, il n’y a plus qu’à les suivre, mais en ayant bien en tête que le moindre détail suspect peut détruire la valeur de l’ensemble ; les dialogues trop explicites, par exemple. "Le mot est dans le regard", disait je ne sais plus qui. C’est peut-être pour ça que ce scénario, même s’il était précis, était moins "vissé" que les précédents. Ce qui nous a donné, aux acteurs et à moi, la possibilité d’y apporter des changements de dernière minute ; j’ai parfois réécrit des scènes la veille de les tourner et, sur le plateau, les propositions nouvelles étaient les bienvenues. Il n’était pas question d’improviser, mais que les acteurs se donnent le droit d’inventer, comme des musiciens qui laissent des allitérations filer sous leurs doigts en oubliant la partition.

Comment avez-vous trouvé ces acteurs ?


Le fils de Jean - Pierre DeladonchampsMathieu devait avoir de l’enfance en lui, c’était la seule chose que je savais. J’ai donc rencontré des acteurs avec cette idée en tête et aucun d’entre ceux qui avaient l’âge du rôle n’en avait suffisamment à mon sens, et je désespérais.

 

Puis j’ai rencontré Pierre Deladonchamps et, dès nos premiers échanges, j’ai cru déceler cette part d’enfance en lui.

 

 

Il a aussi très vite posé les bonnes questions sur Mathieu et nous avons découvert ensemble la nature de cet homme. Après, il n’y avait plus qu’à tourner. Je l’aime beaucoup, il est sensible, impliqué, malicieux et son sens de l’humour m’a plu.

 

Les autres personnages étant canadiens, en écrivant je n’arrivais pas à me projeter, ni à les voir. J’ai visionné beaucoup de films québécois, jusqu’à tomber sur Le Démantèlement le magnifique film de Sébastien Pilote où Gabriel Arcand tient le rôle principal, un film que je vous recommande. Au bout de trois minutes, je savais que Pierre, l’ami de Jean, c’était lui. À tel point que je me souviens m’être dit (et ce n’est pas une formule) : “S’il ne peut ou ne veut pas le faire, je ne le fais pas”.

 

Le fils de Jean - Gabriel ArcandDerrière son air bourru – qui était précisément ce que je cherchais pour le rôle de Pierre –, Gabriel est quelqu’un d’une sensibilité immense qui n’est pas pour rien dans son talent. Il a une grande idée de son métier d’acteur de théâtre et regarde le cinéma avec suspicion, mais quand il sent, et je crois que ça a été le cas, que le film qu’on fait va quelque part et que ce quelque part lui plaît, il se met à le défendre comme si c’était le sien.

 

Il a un tel charisme et aussi une telle fusion instinctive avec son personnage, qu’il a rendu très beau ce type qu’on pourrait, au départ, prendre pour un lâche ou un salaud. Après lui, plusieurs semaines de casting à Montréal m’ont permis de rencontrer Catherine De Léan (la grâce, la fêlure et la beauté réunies) ; Pierre-Yves Cardinal (que j’avais vu admirable dans Tom à la ferme de Xavier Dolan) ; Marie-Thérèse Fortin, une merveille de subtilité (que sait exactement Angie et quand a-t-elle su ce qu’elle sait ?) ; Patrick Hivon… Tous des acteurs inouïs. Même s’ils sont francophones, ces “cousins” – tous des premiers rôles là-bas – sont aussi Nord-américains et ils ont l’engagement des acteurs anglo-saxons. Par exemple, Pierre (Gabriel Arcand) doit, dans le film, jouer une valse de Chopin. Gabriel avait commencé le piano à six ans et arrêté à neuf, et il en a aujourd’hui soixante-cinq. Devant la difficulté technique, je lui ai demandé d’apprendre la première mesure en pensant le doubler pour la suite. Après trois mois d’acharnement, il l’a jouée toute entière et très bien. Et Catherine a fait la même chose. Ils m’ont soufflé.

C’est aussi pour travailler avec ces têtes nouvelles que vous êtes allé au Canada ?


Non. Il fallait juste que ça soit loin et qu’on y parle français. C’était donc ça ou à Tahiti… Il fallait partir. Si Mathieu apprend que son géniteur vivait dans le Jura, son engagement pour aller rencontrer ses frères n’est pas le même. Là, il doit prendre l’avion et s’expatrier trois jours, c’est un acte volontaire qui laisse entendre une nécessité intérieure forte. Il débarque aussi dans un monde où les codes sont différents des nôtres et les découvre. Par ailleurs, le Canada est un pays “qui respire“ et cela contribue au voyage que nous allons faire avec le film. Le pays compte plus de deux millions de lacs, dont deux cent cinquante mille rien qu’au Québec. La nature y est un personnage. À ce propos, la scène où Mathieu et ses deux frères (qui ne savent pas qu’il est leur frère) cherchent le corps de leur père dans le lac est l’une des premières qui m’est venue ; c’est une image qui a été déterminante, mais il y fallait cette démesure de la nature.

 

Le Fils de Jean - Gabriel Arcand, Patrick Hivon, Pierre-Yves Cardinal et Pierre Deladonchamps,

 

Gabriel Arcand, Pierre-Yves Cardinal, Patrick Hivon et Pierre Deladonchamps

 

Le tableau légué à Mathieu tient une place importante, aussi…


Il s’appelle Jeune garçon les yeux au ciel. J’ai mis des mois à le trouver. J’ai d’abord pensé : pas de visage, rien d’identifiable. Alors quoi ? Une esquisse, un motif abstrait ? Je cherchais... Et puis j’ai fini par tomber sur ce tableau et il m’a saisi. Son histoire aussi m’a plu : on ne sait pas qui l’a peint. Sa cote n’est pas celle de son peintre, c’est la sienne propre. C’est un tableau unique… de père inconnu. Chez moi, ça vient souvent du père. Dans L’Équipier, dans Je vais bien, ne t'en fais pas. Même dans Tombés du ciel et dans Welcome, il est question de paternité. Je dois avoir un truc avec ça que je n’ai pas réglé. La famille, c’est d’abord le lieu du secret, le monde du silence.

 

Comment voyez-vous la relation entre Mathieu et Pierre ?


Pierre est un “ours chaleureux”. C’est un type qui a acquis une forme de sagesse. Il a par exemple, contrairement à Jean, tourné le dos à l’argent en abandonnant la médecine lucrative pour une autre qui l’est nettement moins. Il sait que l’argent “ça ne se mange pas”, et tout ça impressionne Mathieu qui, sans qu’il n’en dise rien, découvre un type qui lui plaît. Mathieu, lui, est un garçon déterminé. Il a traversé l’Atlantique pour voir qui sont ses frères et est bien décidé à les
rencontrer. Son obstination, son esprit vif et aussi la part d’enfance qu’il a en lui (nous y voilà) plaisent aussi assez vite à Pierre qui, malgré les problèmes que cela lui pose, se résout à l’aider. Mais les choses se passent très mal avec les frères de Mathieu et celui-ci trouve refuge auprès de Pierre, de sa femme, Angie et de leur fille, Bettina, qui pourraient même bientôt devenir pour lui une famille de substitution.

 

Jusqu’à cette découverte… qu’il serait bien dommage pour le spectateur de dévoiler ici.

 

Le fils de Jean - Gabriel Arcand et Pierre Deladonchamps

Mon opinion

 

Le roman de Jean-Paul Dubois, "Si ce livre pouvait me rapprocher de toi" a été une source d'inspiration pour le réalisateur/scénariste.

 

Le film aborde un sujet grave, douloureux et essentiel, connaître ses racines. Tout en pudeur et réserve extrême la subtilité du scénario traite du secret, jusqu'à la toute fin du film et la révélation finale. Aucun pathos. Juste une exposition de faits.

 

Des plans d'une grande beauté. Quand le principal protagoniste, filmé de dos regarde le lac. Une autre encore, sur un balcon après une nuit trop arrosée, ou celle d'un regard insistant au travers d'un rétroviseur. Des scènes toutes simples et magnifiques.

 

L'autre réussite du film, vient d'un casting absolument remarquable. Pour ma part, la découverte de grandes actrices canadiennes. La très belle et convaincante Catherine Léan, et la non moins remarquable Marie-Thérèse Fortin. Deux jeunes acteurs, Pierre-Yves Cardinal déjà connu  pour deux apparitions chez Xavier Dolan et Patrick Hivon.

 

Avec aussi le formidable Gabriel Arcand dans un rôle d'une grande intensité.

 

Et enfin Pierre Deladonchamps, de toutes les scènes. Il est surprenant. À la fois touchant, timide et déterminé il fait preuve d'un grand talent et bouleverse par son seul regard.

Published by Ciné Alain - dans Des films en 2016
commenter cet article
27 août 2016 6 27 /08 /août /2016 10:30

 

Date de sortie 3 août 2016

 

Sieranevada


Réalisé par Cristi Puiu


Avec Mimi Branescu, Judith State, Bogdan Dumitrache,

Dana Dogaru, Sorin Medeleni, Ana Ciontea, Rolando Matsangos


Genre Drame


Productions Roumaine, Française, Bosniaque, Croate, Macédonienne

 

Synopsis

 

Quelque part à Bucarest, trois jours après l'attentat contre Charlie Hebdo et quarante jours après la mort de son père, Lary (Mimi Branescu), 40 ans et docteur en médicine, va passer son samedi au sein de la famille réunie à l'occasion de la commémoration du défunt.

L'évènement, pourtant, ne se déroule pas comme prévu. Les débats sont vifs, les avis divergent.

Forcé à affronter ses peurs et son passé et contraint de reconsidérer la place qu'il occupe à l'intérieur de la famille, Lary sera conduit à dire sa part de vérité.

Cristi Puiu est né à Bucarest en 1967. Alors étudiant en cinéma à l’École Supérieure d’Arts Visuels de Genève, il réalise dans les années 1990 plusieurs courts métrages et documentaires. Passionné de peinture, de retour en Roumanie, il continue à peindre. En 2001, il réalise son premier long métrage, Le Matos et la Thune, road movie filmé à l’épaule dans un style quasi-documentaire. Sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes, le film remporte plusieurs prix dans les festivals, notamment à Thessalonique. Lauréat de l’Ours d’or du meilleur court métrage à Berlin en 2004 avec Une Cartouche de Kent et un Paquet de Café, Cristi Puiu tourne ensuite La Mort de Dante Lazarescu, qui reçoit le Prix Un Certain Regard à Cannes en 2005, et de nombreuses autres récompenses. Il signe en 2010 avec le film Aurora le deuxième volet de la série Six histoires des banlieues de Bucarest.


Sieranevada est son quatrième long métrage.

 

Sieranevada

Entretien avec Cristi Puiu relevé dans le dossier de presse.

 

Qu’est-ce qui vous a inspiré l’histoire de Sieranevada ?


C’était en août 2012, durant le festival de Sarajevo, j’étais chez moi. Mirsad Purivatra, le directeur du festival m’appelle et me demande si j’ai un scénario. Non, je n’ai pas de scénario, mais je vais en écrire un. Ce sera un huis clos. Il y aura de nombreux personnages.


Ce qui a amené le contexte d’une commémoration ?


En 2007 mon père est mort. J’étais au jury dans la section Un Certain Regard du Festival de Cannes. Je suis immédiatement rentré chez moi, et la première commémoration, qui a eu lieu juste après l’enterrement, s’est passée d’une manière très bizarre. Il y avait des personnes que je ne connaissais pas, des amis de mon père avec lesquels il buvait des coups, des voisins aussi. Je me souviens que je me suis engueulé avec une collègue de ma mère, à propos de l’histoire du communisme.

 

Comme dans le film avec ce personnage qui regrette le temps du communisme ?


Oui. Des années plus tard, j’en parle avec mon frère, je lui dis : "j’écris un scénario sur la commémoration de Papa, tu te souviens comme on s’est engueulés à propos du communisme ?". Mon frère qui avait participé à ce débat enflammé, me répond qu’il ne se souvient de rien. Pourtant la discussion a été si animée que cette femme a fini par quitter les lieux ! Je commence à exprimer ma version des faits à mon frère, qui persiste : "excuse-moi, mais je ne me souviens vraiment pas de ça". Ça m’a rendu malade, fou furieux, parce que je voulais qu’il me donne des détails supplémentaires. Ça m’a pas mal déprimé. Donc, parfois on retient ou on enregistre différemment les choses.

Les souvenirs, justement, la mémoire des faits sont au coeur de votre histoire. Une mémoire qui constitue et impose une société, comme celle que l’on voit dans le film ?


SieranevadaAu moment où on prend conscience de nous-mêmes, vers l’âge de dix ans, on est déjà éduqué, formaté par l’histoire de notre pays. On va voir les choses d’une manière déjà très balisée. Tout cela mène vers l’inertie. On est prêt à accepter une vérité donnée. On ferme les yeux face aux erreurs possibles.

 

 

C’est le prix pour devenir un membre de la communauté, en être accepté.

 

C’est très important pour vos personnages d’appartenir à la communauté ?


C’est une question de structure. Comme les abeilles, comme les fourmis, les humains vivent en communauté. Si l’on retire un élément de cette communauté, on doit tout reconfigurer. Tout va se recomposer. Quelqu’un meurt, et tout change pour les petites communautés que sont les membres d’une même famille. Il y a une lutte de pouvoir. On va chercher à savoir qui va finalement gagner ce pouvoir. Et chacun vient avec son propre discours, comme dans une campagne électorale.

 

Un discours qui peut aussi évoquer les grands événements historiques comme le personnage qui parle du 11 septembre 2001.


Il est perturbé par tout ce qui se dit autour de cet événement et il a raison de l’être dans le sens où il faut discuter de tout. Mais lorsqu’il construit son raisonnement avec des éléments dont certains sans doute conspirationnistes, trouvés sur internet, là il a tort. Plus généralement, on ne sait jamais qu’une parcelle de la réalité dans l’Histoire. On ne peut pas trouver de réponses définitives. Au fond, la fiction la plus présente dans notre vie, c’est l’Histoire, l’Histoire telle qu’on la raconte à l’école. Moi, je suis très bien placé pour parler de ça, parce que j’ai appris à l’école une certaine Histoire durant le communisme. Le Mur de Berlin est tombé quand j’avais vingt-trois ans. Avec lui une Histoire a disparu, et aussitôt une autre Histoire a surgi, une autre version des faits. Des choses que je ne connaissais pas, moi qui ai beaucoup aimé l’Histoire. J’étais vraiment bouleversé.

 

Le 11 septembre n’est qu’un prétexte pour parler de l’Histoire ?


Oui, j’aurais pu prendre la seconde guerre mondiale. Il se trouve que jusqu’au 11 septembre 2001, mes lectures portaient sur des témoignages des prisons communistes. Je voulais revisiter l’histoire communiste. Les communistes ont falsifié l’Histoire, avec un programme bien clair. Encore une fois, depuis, je pense que personne ne peut croire à une stabilité quelconque de l’Histoire, ni à une vérité immuable. Je crois que l’histoire de l’Homme bouge sans fin et que l’on doit perpétuellement effectuer des réajustements sur ce que l’on croyait être les événements du passé. Tout le temps, tout le temps, tout le temps. Car ce sont des approximations.


Sieranevada.

On est dans la confusion la plus totale. Aujourd’hui il y aurait peut-être une issue de secours, la foi. Mais je ne suis ni catholique, ni orthodoxe.... Mais même si on a tous beaucoup d’idées sur toutes les religions, en réalité on ne sait rien de la spiritualité. On ne fait pas ce chemin-là.

Vos personnages ne font pas qu’échanger, argumenter ou s’invectiver, ils s’intéressent aussi beaucoup à la nourriture, élément très important et très convivial du film !


Oui, et pourtant personne ne réussit à manger, finalement ! Le repas, c’est une ritualisation des choses, c’est compréhensible pour toutes les cultures car c’est présent dans toutes les cultures. Il y a la table, on s’y retrouve. Pour simplifier, la récurrence de la table est une tradition, mais cela donne aussi un faux sentiment de solidarité. Il ne s’agit pas seulement de nourriture, de tout ce dont le corps a besoin, et qui dans le film devient urgent car ils finissent tous par avoir vraiment faim, non, ça devient urgent pour montrer que lorsqu’ils ont faim, ils oublient tout sentiment de solidarité, d’amitié. Cela dit, j’ai montré le film à des amis et ils étaient très contents, car ils avaient envie de manger après l’avoir vu.

 

Les rituels scandent votre film (préparation du repas, bénédiction du pope…), à quoi cela sert-il ?


Cela permet au débat d’être centré sur des sujets qui n’ont rien à voir avec la commémoration du mort, comme avec celle de mon père. En Roumanie, ça se passe comme ça : il y a l’enterrement, on se retrouve après. Puis on se retrouve à nouveau quarante jours plus tard pour commémorer une première fois. Puis un an après l’enterrement, on se réunit à nouveau. Et enfin sept ans plus tard. En ce qui concerne mon père, nous avons fait la commémoration des sept ans en 2014.

 

Pourquoi avoir situé pratiquement tout le film dans un seul lieu : un appartement ?


On vit dans un monde dont on connaît les limites. Ce qui veut dire que le film ne peut pas être conçu autrement que comme un monde en soi, géographiquement limité. C’est pour ça que l’espace est fermé, que cela se déroule dans un appartement en vase clos. Cet espace est la réflexion d’un miroir du monde à l’échelle réduite. Le jour comme la nuit : il y a les deux dans cet appartement. Il y a des pièces plus sombres, d’autres plus claires, avec des décorations différentes, comme des paysages. On ne peut pas s’échapper de cet appartement comme on ne peut pas s’échapper de la planète. Donc il faut assumer et entrer dans toutes les pièces, aller au-devant de l’Autre. La chose la plus importante alors, c’est la rencontre avec l’Autre. Il y a un sens à tout cela. Créer un monde alvéolaire sans communication où chaque individu est enfermé dans sa bulle, sans savoir qu’il y a un autre, ou aller à la rencontre des autres, choisir parmi cette alternative peut tout changer.

 

Sieranevada

 

Et quand un personnage hésite à entrer dans une pièce ?


Il décide d’arrêter la réflexion au moment où ça l’arrange, d’une manière artificielle. Il s’arrête sur le palier du confort. Dès que ça devient inconfortable, on n’y va pas, et là il y a plein de questions qu’on se pose, et qu’on n’ose pas soumettre, débattre… L’appartement permettait d’exprimer tout ça.

Il a été difficile à trouver ?


Avec l’appartement, des choses étranges se sont passées. On a trouvé un logement dont le propriétaire venait de mourir, et le jour où je l’ai visité, on commémorait les quarante jours de sa mort. Cet homme habitait avec ses deux chats. Il est mort, il a laissé les chats dont un qui pleurait. C’était un appartement envahi par la poussière, les poils et les toiles d’araignée, un lieu sans doute intouché depuis longtemps. On a gardé beaucoup d’éléments d’origine pour le film, dont une grande partie du mobilier, des tableaux et même la photo du propriétaire que l’on peut voir à certains moments. Le grand avantage de ce lieu était que l’on pouvait imaginer la trajectoire des personnages dans un espace où très vite on intègre les frontières, les limites de chaque pièce qui renferment toutes un monde. Tout un concert de portes qui s’ouvrent et qui se ferment. Les portes sont très présentes dans le film. Ce ne sont pas seulement des portes qui s’ouvrent pour laisser passer, ce sont des portes qui enferment aussi, qui empêchent. Cela construit visuellement mon histoire.

 

Il y a aussi un travail sur le son que font ses portes, et la résonance en général de cet appartement.


Le premier plan du film est très important parce qu’on entend des choses et pas d’autres, ce qui oblige le spectateur à construire l’histoire avec l’information parcellaire dont il dispose. À l’intérieur de l’appartement, les portes ouvertes ou fermées produisent exactement le même effet : ça on l’entend, ça on ne l’entend pas. Ce sont des bouts d’histoires, des bouts de paroles, avec lesquels on compose des événements. Et on en revient toujours à cela, dans la vie, on ne détient pas toute l’histoire, l’histoire de la communauté ou l’histoire d’un événement personnel. C’est un puzzle mais la plupart des pièces nous manquent, et quand je dis la plupart des pièces, c’est qu’on a seulement dans nos mains une poignée de pièces issue de la montagne de pièces que représente l’histoire de l’humanité. Nous n’avons à notre disposition que des pièces disparates et nous allons supposer qu’entre ses pièces il faut tout imaginer, c’est ça la fiction. La fiction de notre vie, notre histoire personnelle, et nous sommes convaincus de détenir toute la vérité.

 

Pourquoi avoir choisi une caméra en permanence à hauteur d’hommes ?


Le cinéma permet de faire en sorte, de manière tacite, que la place du spectateur soit celle de la caméra. C’est très intéressant parce que chaque spectateur pense que c’est lui qui voit l’histoire. On se trouve dans la peau de l’observateur. C’est très drôle. La caméra est donc un homme invisible, ou dans le cas de mon film : le mort ! Moi j’ai des choses à régler avec la mort, et là je me suis dit : "c’est l’histoire idéale !". Dans la tradition orthodoxe, l’âme du mort est en liberté pendant quarante jours, elle bouge. Je me suis posé la question de comment faire pour raconter l’histoire à travers les yeux du mort qui circule ? En mettant la caméra à la place du mort, cet homme invisible. C’est ce que j’ai voulu voir, c’est le regard du mort.

 

Qu’est-ce que ça veut dire le regard du mort ?


C’est le regard d’un homme qui a ce privilège de dire au revoir d’une manière silencieuse à ceux qu’il laisse derrière lui, c’est-à-dire les observer. Comment regarde-t-on les choses en sachant qu’on ne va pas revenir ? Qu’est-ce qu’on  va regarder ? Ou pas ? Les sentiments que je souhaitais obtenir alors, c’était l’émotion, c’était la curiosité, mais aussi une sorte de déroute de la caméra. J’imagine que les choses sont comme ça.

Comment interpréter votre titre Sieranevada ?


C’est venu d’une réflexion : "pourquoi selon les nationalités change-t-on les titres du film ?" Ça m’énerve tellement. Au départ je me suis même dit : "je vais faire moi-même les titres pour chaque langue". Et puis j’ai tranché pour un titre qui ne peut pas être changé. Ce qui est intéressant dans Sieranevada c’est de voir que le nom habituellement est séparé : Sierra Nevada. Mais en roumain normalement, c’est en un mot, comme quand on le prononce. J’ai altéré le titre en y mettant un seul "r", pour qu’on me dise : "mais ça ne s’écrit pas comme ça". Alors comment ça s’écrit ? Et en japonais ? Et en géorgien ? C’est complètement idiot, cela me fait penser à cette expression "le diable est un comptable".

 

Alors c’est un jeu, cette altération/intervention dans l’orthographe de Sieranevada ?


Le fait que le diable soit un comptable, que des gens comptabilisent et viennent me dire sur le tournage : "cela ne s’écrit pas comme ça", ça m’a plu. Mais la vérité, au fond, c’est que : on s’en fout ! Mais notre cerveau a un tel besoin de sens qu’il va construire du sens là où il n’y en a pas, où il n’y a rien. En réalité n’importe quel titre peut convenir, mais ça on ne peut pas le dire, donc il faut livrer un titre et c’est celui-là ! C’est une question personnelle, c’est un titre qui est apparu dans ma tête. Comment il est apparu ? Ça, c’est mystérieux, et beaucoup de choses sont mystérieuses.

 

Ce titre évoque effectivement du mystère, de l’aventure. L’aventure de la vie de ces personnages agités.


Oui, il fallait que cela parle d’un endroit, d’un espace. C’est la seule chose rationnelle qui m’a tenu jusqu’à la fin de ma recherche du titre. Le titre Sieranevada possède des résonances de western, même s’il n’y a pas de western célèbre qui porte ce titre. Ça évoque la neige, une autre langue : l’espagnol, la musique de cette langue. Sieranevada, c’est beau. Ça évoque enfin les chaines de montagnes enneigées qui ressemblent aux immeubles communistes, des chaines de blocs de pierre claires. Pour l’affiche roumaine du film, j’ai photographié ces chaines de blocs d’immeubles, ce monde alvéolaire avec ces fenêtres, sont autant de symboles du manque de confiance de la communauté des Roumains.

 

Sieranevada

Mon opinion

 

Tourné essentiellement dans un petit appartement, bien réel, la mise en scène, parfaite, arrive à s'imposer entre portes qui s'ouvrent et claquent, sans cesse.

 

Le réalisateur a déclaré : "La caméra est un homme invisible, ou dans le cas de mon film : le mort ! ". Il faut supporter la première scène d'une longueur excessive et patienter un bon moment avant de savoir qui est est qui.

 

Étouffant pour la plus grande partie, ce film n'offre que quelques bouffées d'air venant d'un extérieur bien maussade et triste. Les plans séquences souvent trop longs et n'apportent pas grand chose. Ils restent les témoins d'un flot de dialogues dont certains sont savoureux, parfois drôles, à l'instar de certaines situations comme celles d'un costume trop grand, qu'il faut garder, puisque béni par un pope, ou une sérieuse altercation pour une voiture mal garée.

 

Le scénario survole des sujets difficiles parmi lesquels, la politique, celui de l'ancien régime en Roumanie, auxquels viennent s'ajouter l'adultère, les attentats du 11 novembre ou encore la situation au proche Orient, sans toutefois approfondir aucun d'eux. Compte tenu de la longueur, cela aurait été un plus.

 

La plus grande réussite de ce film, résolument trop long, reste sans contexte un casting remarquable.

 

Un autre avis, celui de Dasola en cliquant ici.

 

Sieranevada

Published by Ciné Alain - dans Des films en 2016
commenter cet article
20 août 2016 6 20 /08 /août /2016 12:43

 

Date de sortie 17 août 2016

 

Toni Erdmann


Réalisé par Maren Ade


Avec Peter Simonischek, Sandra Hüller,

Michael Wittenborn, Thomas Loibl, Trystan Pütter, Hadewych Minis, Lucy Russell


Genre Drame


Production Allemande, Autrichienne

 

Synopsis

 

Quand Ines (Sandra Hüller), femme d’affaire d’une grande société allemande basée à Bucarest, voit son père débarquer sans prévenir, elle ne cache pas son exaspération.

Sa vie parfaitement organisée ne souffre pas le moindre désordre mais lorsque son père lui pose la question "es-tu heureuse ?", son incapacité à répondre est le début d'un bouleversement profond.

Ce père encombrant et dont elle a honte fait tout pour l'aider à retrouver un sens à sa vie en s’inventant un personnage : le facétieux Toni Erdmann (Peter Simonischek)

 

Toni Erdmann - Peter Simonischek et Sandra Hüller

 

Peter Simonischek et Sandra Hüller

Comment est née l'idée du film et celle de ce personnage haut en couleur inventé par le père d'Ines : Toni Erdmann ?

 

Ma famille est souvent ma première source d'inspiration, elle nourrit mon récit et peut influencer les liens entre les personnages.

Winfried, le père d'Ines s'invente un alter ego, comme une tentative désepérée et audacieuse de bousculer leur relation père-fille. Toni Erdmann prend alors vie !

L'humour est souvent le meilleur moyen pour transcender la réalité. Winfried, incapable de communiquer avec sa fille, trouve ici un moyen d'échapper à cette situation en créant ce personnage. L'humour est sa seule arme, et elle va lui permettre de communiquer à nouveau ...

 

Vos personnages féminins sont constamment en prise avec leurs paradoxes. Est-ce pour vous une caractéristique des femmes que vous rencontrez dans notre société actuelle ?

 

Ines travaille dans un environnement où la domination masculine règne en maître, et c'est un état de fait qu'elle a intériorisé. Elle se considère certainement aussi comme l'un des leurs dans ce "groupe de mecs". Le problème, c'est qu'eux ne le voient pas de cet œil-là. J'ai interrogé un certain nombre de femmes qui occupent un poste de direction et la plupart d'entre elles affirment qu'elles aiment être l'exception qui confirme la règle, même si cela signifie souvent pour elles un certain isolement. Je pense qu'Ines est une véritable femme d'aujourd'hui.

 

Toni Erdmann - Sandra HüllerAu moment où elle a démarré sa carrière, elle était convaincue que l'autodétermination et l'égalité étaient acquises pour les femmes de sa génération et que par conséquent, le féminisme n'avait plus lieu d'être. Quand elle déclare "Je ne suis pas féministe, sinon, je ne tolèrerais pas des gars comme toi" elle le pense vraiment. 

 

Elle parle de l'atelier "paroles de femmes" et de l'association "non au harcèlement au travail" avec mépris et elle prend le même ton sarcastique, voire sexiste, quand elle parle d'Anca qui "sait y faire". Mais en toute franchise, je n'avais absolument pas l'intention de dénoncer le sexisme dans le monde du travail. Je souhaitais simplement montrer les choses telles qu'elles sont, et il se trouve que le sexisme fait partie intégrante du monde dans lequel on vit. Toutes ces histoires d'égalité des sexes, c'est un sujet qui a plutôt tendance à me taper sur les nerfs, vu 'importance qu'on lui accorde. En tant que femme j'ai l'habitude de m'identifier à des personnages masculins. Je veux dire que quand je regarde un James Bond, je ne m'identifie pas à la James Bond girl mais à James Bond lui-même. Il vaut donc peut-être mieux considérer Ines comme un personnage moderne et donc d'un genre "neutre", un peu comme un homme qui s'autoriserait à pleurer de temps en temps et qui avouerait avoir des problèmes avec la figure paternelle.

 

Avec Everyone Else, c'est le deuxième film que vous tournez en dehors des frontières allemandes. Pourquoi avoir choisi Bucarest pour Toni Erdmann ? Qu'y avait-il de si intéressant pour vous en Roumanie ?

 

Tourner une grande partie du film dans un autre pays présentait deux grands avantages par rapport à l'histoire que je souhaitais raconter. En effet, ce qu'endurent les deux personnages principaux qui se retrouvent loin de chez eux, isolés et dégagés des contraintes de leur vie quotidienne habituelle, met en exergue le conflit père-fille qui va ainsi prendre une ampleur supplémentaire.

 

Toni Erdmann - Peter SimonischekEt le fait que Winfried rende visite à sa fille dans un pays étranger en amenant ainsi quelque chose de l'Allemagne montre bien combien cette appartenance à l'Allemagne est devenue un élément éloigné de la vie d'Ines.  Pour ces deux films, je me suis simplement sentie plus libre en tournant ailleurs. Parfois, ça aide de manquer de repères.

 

Je ne suis pas certaine que j'aurais osé tourner la scène avec les costumes traditionnels, les kukeri, de la même manière si nous nous étions trouvés dans le centre de Berlin par exemple. Pour finir, et c'est une raison importante, je dois dire que le fait que de grands films de Corneliu Porumboiu, Cristi Puiu et de notre productrice, Ada Solomon, aient été tournés à Bucarest avait aiguisé ma curiosité. D'ailleurs, ce tournage roumain a été une expérience magnifique.

 

Donc ce qui peut passer au départ pour un simple conflit de famille s'avère aller bien au-delà... S'agit-il d'un conflit de générations ?

 

Oui, en situant l'action du film en Roumanie, ça m'a permis de souligner l'aspect politique du conflit que se joue entre les deux protagoniste avec d'un côté, le père qui a tout fait pour s'assurer que sa fille bénéficie de l'assurance et de l'indépendance d'esprit nécessaires à sa réussite d'adulte, et de l'autre, cette fille qui a choisi une vie très éloignée des idéaux de son père en privilégiant une carrière dans un domaine extrêmement conservateur où tout est axé sur le rendement et le profit, c'est à dire toutes les valeurs qui lui a méprisées sa vie entière. La liberté qu'a voulu obtenir la génération de Winfried a finalement ouvert la porte à un capitalisme débridé où règnent en maîtres, libre concurrence et profit. Paradoxalement, il a su transmettre à Ines tous les outils nécessaires à la réussite dans ce monde libéral, c'est-à-dire la flexibilité, la confiance en soi et la ferme croyance qu'il n'y a pas de limites.  Pour Ines, en revanche, le politiquement correct qui gouverne la pensée et les certitudes de Winfried lui paraît bien trop simpliste. Il était plus aisé pour sa génération à lui de s'affirmer afin de se différencier de la génération précédente qu'aujourd'hui. Même si depuis cette époque, Winfried a plutôt sombré dans la résignation, son côté rebelle va pouvoir resurgir sous les traits de Toni. Quand Ines le plonge délibérément dans une situation qui le projette au cœur de son activité professionnelle, les vieilles questions politiques prennent un tour personnel et sont toujours autant d'actualité. Sa réaction démontre que l'incertitude a pris le dessus sur sa vision naïvement humaniste.

Beaucoup de réalisateurs témoignent de la difficulté à faire une bonne comédie.

Partagez-vous ce constat ?

 

C'est vrai qu'il n'a pas été facile de tourner ces scènes. Ce qui était important pour ces moments comiques et pour le film dans sa globalité, c'était de s'assurer que Toni soit crédible tout en laissant transparaître qu'il s'agit bien de Winfried sous le personnage? Toni ne pouvait pas être un personnage de science-fiction, il n'était pas possible de passer d'un genre à l'autre comme ça en plein milieu du film. On a passé trois jours complets à répéter en long et en large cette scène au bar. Avec Peter on a essayé toutes les approches possibles et imaginables. Le plus difficlle pour lui, c'était de dissimuler son extraordinaire don d'acteur. Winfried est censé être un professeur ordinaire qui joue un rôle, il ne devait en aucun cas donner l'impression d'être un acteur professionnel. Or rien n'est plus difficile pour un bon acteur que d'en jouer un mauvais. Peter avait bien sûr toutes les cartes en main pour faire de Toni un personnage beaucoup plus vrai, pour ajouter au drame et le rendre encore plus drôle, mais l'humour du film provient précisément du fait qu'il s'agit de Winfried, et non pas d'un acteur professionnel, dans le rôle de Toni. Trouver ce juste équilibre, c'était vraiment un défi.

 

Toni Erdmann -  Sandra Hüller

 

Comment vous êtes-vous préparée avec Patrick Orth, le directeur de la photographie ?

 

Notre objectif était d'offrir autant de liberté que possible aux acteurs en restant suffisamment ouverts à la créativité de tous, tout au long du tournage. D'un point de vue technique, cela signifie qu'on a le plus souvent utilisé un éclairage à 180 degrés et qu'on était tous prêts à surfer sur la vague quand les choses prenaient un autre cours, comme par exemple quand une scène durait plus longtemps que prévu. Au cours de la phase de préparation, Patrick Orth a toujours été présent, que ce soit dans le cadre des répétitions, des prises de vues, des essais de décors et des lumières. Le travail avec les acteurs et les caméras était prenant. On a passé énormément de temps sur le plateau à travailler chaque scène dans le moindre détail, ce qui ne nous a jamais empêché non plus de tout changer de fond en comble le jour du tournage. Je suis persuadée qu'il faut passer beaucoup de temps avec les acteurs en amont du tournage pour qu'il arrive un moment où la caméra se joue d'eux sans non plus tomber dans le documentaire.

 

Vous avez donc cherché à faire en sorte d'être le plus réaliste possible ?

 

Je n'aime pas rogner sur la forme narratrice ... j'ai besoin que chaque décision, prise par les protagonistes au fur et à mesure du film, paraisse crédible. Sans être forcément probables, il faut au moins que ce soient des décisions possibles. Même si le réalisme primait sur le reste, je voulais quand même qu'il y ait des surprises et des moments magiques qui sont la définition même du cinéma. Mais je voulais que ça vienne des personnages et non pas de moi en tant que réalisatrice. C'est pour cette raison que j'ai décidé de créer cette situation qui fait que les personnages donnent le sentiment de jouer dans le film. Toni apporte cet élément de fraîcheur dans la vie d'Ines et de Winfried, de l'espièglerie, de l'audace et de la liberté. Cela va leur permettre de se réapprivoiser d'une autre manière. Grâce à cette idée loufoque de Winfried, soudain, tout redevient possible. Je pense qu'on peut dire qu'en temres de cinématographie et de décors signés Silke Fischer, nous cherchions une forme d'hyperréalisme qui ne soit pas trop marqué.

Le film est-il un appel au lâcher prise ?

 

Pour moi, le "lâcher prise", c'est trop proche du mot "abandon", ça me fait trop penser à ces expressions tirées de bouquins de développement personnel. Mon film est moins un appel au lâcher prise qu'une injection à s'assumer pleinement. Ce que fait Ines à la fin du film, c'est quelque chose d'assez radical et il faut un certain courage pour le faire. Ça peut paraître un peu dingue, mais c'est un nouveau départ pour elle : à partir de ce jour-là, elle sera toujours la femme qui a ouvert la porte de chez elle à son boss en tenue d'Eve.

 

Toni Erdmann - Sandra Hüller

 

Elle ne lâche rien du tout, en réalité, on peut dire qu'elle reprend les rênes. À la toute fin, on est face à deux personnes qui ont peut-être su mûrir et s'accepter un peu plus telles qu'elles sont. On pourrait également considérer que Toni "se cache" derrière le rôle, comme on dit, mais moi, je pense plutôt que Winfried se dévoile pleinement dans les rôles qu'il interprète. C'est particulièrement vrai pour la partie kukeri qui est l'illustration de son vrai moi, il est cette créature de grande taille pleine de mélancolie avec une drôle de tête.

 

Le film ne montre-t-il pas également que tout a une fin ?

 

Toute relation parents-enfants est faite de ruptures. Quand un nouveau chapitre s'ouvre pour un enfant, cela veut souvent dire, pour les parents, que quelque chose arrive à son terme. Je l'observe avec mes propres enfants actuellement. Mon fils est ravi à chaque centimètre qu'il prend sur moi, c'est la mélancolie qui me gagne. C'est pour cette raison qu'il y a quelques scènes de ruptures dans le film.

 

Winfried a un étudiant qui décide d'arrêter ses études, son chien meurt, lui et sa fille se disent au revoir un certain nombre de fois sans jamais vraiment se dire adieu. Leur embrassade à la fin du film est un moyen de transmettre cette idée d'un adieu. Le costume kukei transforme Winfried, et ainsi, pendant un court instant, Ines a l'impression de se retrouver devant son père d'avant, grand et maladroit, ce père qu'elle a connu quand elle était enfant. L'espace d'un instant, elle peut redevenir la petite fille qu'elle était.

 

Toni Erdmann -  Peter Simonischek

Mon opinion

 

Si le film aurait gagné à être amputé de quelques minutes, il n'en reste pas moins un formidable moment de cinéma d'un genre tout à fait particulier, oscillant en permanence entre rires et émotions.

 

Dans un Bucarest envahi par les multinationales, les carriéristes et la réussite à tout prix, une femme se veut être l'égale des hommes qui l'entourent. Entre hôtels au luxe clinquant, galerie marchande réservée aux fortunes étrangères, appartements design ou boîtes de nuit dans lesquelles le champagne coule à flot, un père s'imposera sous des accoutrements divers et variés pour partager l'univers de sa fille.

 

Celle-ci s'est éloignée des valeurs dans lesquelles elle semble avoir été élevée. Le bonheur, ou une simple question "es-tu heureuse ?" se heurteront à son incompréhension totale.

 

À la belle écriture du scénario s'ajoute à une mise en scène parfaitement maîtrisée. Un excellent casting à la tête duquel deux immenses comédiens que je découvre dans ce film, Peter Simonischek et Sandra Hüller.

 

La réalisatrice a déclaré : "Mon film est moins un appel au lâcher prise qu'une injection à s'assumer pleinement."

 

Elle y réussit pleinement en plongeant le spectateur dans un questionnement permanent.

 

Ce film est à la fois perturbant et magnifique.

Published by Ciné Alain - dans Des films en 2016
commenter cet article
20 août 2016 6 20 /08 /août /2016 07:55

 

Date de sortie 17 août 2016

 

Moka


Réalisé par Frédéric Mermoud


Avec Emmanuelle Devos, Nathalie Baye,

Diane Rouxel, Olivier Chantreau, Samuel Labarthe, Jean-Philippe Écoffey


Genre Drame


Production Française et Suisse

 

Synopsis

 

Munie de quelques affaires, d’un peu d’argent et d’une arme, Diane Kramer (Emmanuelle Devos) part à Evian.

Elle n’a qu’une obsession : retrouver le conducteur de la Mercedes couleur moka qui a renversé son fils et bouleversé sa vie. Mais le chemin de la vérité est plus sinueux qu’il n’y paraît. Diane devra se confronter à une autre femme, attachante et mystérieuse…

 

Moka - Emmanuelle Devos

Après un Master en philosophie (Université de Genève) et une école de cinéma (ECAL, Lausanne), Frédéric Mermoud réalise plusieurs courts‑métrages primés sur la scène internationale, dont L’escalier (Prix du cinéma suisse) et Rachel (nommé aux César).

En 2009, il signe un polar intimiste, Complices, présenté en compétition à Locarno.

Il réalise en 2012 les 4 derniers épisodes de la série désormais culte Les Revenants. (Saison 1, Episodes 5 à 8)

En 2015 Frédéric Mermoud réalise un nouveau court-métrage. À rebours.

 

Moka est son deuxième long-métrage.

 

Entretien avec Frédéric Mermoud relevé dans le dossier de presse.

 

Six ans se sont écoulés depuis la sortie de Complices, votre premier long-métrage. Comment est né le projet de Moka ?


Après mon premier film, j’ai travaillé sur la série Les Revenants, dont j’ai réalisé la moitié de la première saison. Mais depuis Complices, j’avais envie de retrouver Emmanuelle Devos qui occupe une place singulière et inspirante dans mon imaginaire. Je voulais vivre une nouvelle aventure de cinéma avec elle. Avec cette certitude qu’elle serait de tous les plans.

 

Quand j’ai découvert Moka, le roman de Tatiana de Rosnay, je me suis dit que je tenais la bonne histoire pour mener à bien ce projet.

 

Comment s’est passé le travail d’adaptation du roman de Tatiana de Rosnay ?


C’était une première pour moi, et c’est tout aussi complexe que d’écrire un scénario original. Dans le travail d’adaptation, j’ai conservé l’esprit et l’univers du roman, mais je me suis très vite concentré sur une petite partie du livre, comme s’il s’agissait d’une nouvelle. Le scénario s’est donc affranchi du livre, et Tatiana de Rosnay a été très respectueuse de ces libertés prises. J’ai aussi cherché à trouver un équilibre entre privilégier l’intime et explorer le genre car je voulais une sorte de déambulation avec un personnage et une actrice. Dans un premier temps j’ai travaillé seul, puis Antonin Martin-Hilbert m’a rejoint pour donner un peu d’oxygène au scénario.

 

Comment décririez-vous Diane, l’héroïne de cette histoire ?


Diane est un électron libre. On imagine d’abord qu’elle a eu, "avant", une vie équilibrée et raisonnable, mais on sent vite une part de folie en elle, une singularité. Sa vraie nature est plus complexe, elle est une femme indépendante dont l’énergie peut aller au-delà des conventions. C’est un vrai personnage de fiction dans le sens où, par cette quête, elle devient actrice de sa vie.

 

Diane mène l’enquête envers et contre tous. Pourquoi ?


En racontant cette histoire, je me suis rendu compte que Diane était plus transgressive que ce que je pensais. On accepte qu’un homme, révolté ou brisé, décide de se venger – c’est presque un lieu commun – mais quand c’est une femme, un sur-moi social juge cet élan. On a tendance à la désigner comme manipulatrice ou dérangée. D’ailleurs, on compte assez peu de films et de romans traitant de ce sujet.

 

Moka - Emmanuelle Devos.

C’est presque tabou, sans doute parce que ça nous rassure d’associer des qualités à des fonctions ; or une mère qui va, envers et contre tout, demander seule des comptes, c’est perçu comme un hiatus.

 

Est-ce uniquement la vengeance qui anime Diane ?


Au départ, Diane est convaincue que seule la vengeance pourra lui permettre d’accepter l’inacceptable. Mais peu à peu, elle se confronte à l’humanité et la complexité de cette femme qui aurait brisé sa vie, qui a aussi une vie, une fille, des rêves... Et Marlène finit même par l’émouvoir. Le désir de vengeance devient une étape dans le processus de compréhension et de deuil, un élan de survie qui permet aussi à Diane de découvrir des choses sur elle-même et sur son fils disparu. Alors, elle peut rester à flots, donner progressivement un sens à ce qui en est dépourvu et commencer son travail de deuil et de renaissance à la vie. Ce mouvement de Diane, qui va d’un désir de vengeance à une forme de réconciliation avec soi-même est la thématique qui articule Moka.

Cette recherche de la vérité qui semble animer Diane – et qui faisait déjà l’objet de votre premier film – est-elle une obsession personnelle ?


C’est vrai que la question de la vérité est centrale dans Complices comme dans plusieurs de mes courts-métrages. Cinématographiquement, lorsqu’un personnage cherche une vérité, il se retrouve souvent confronté à sa propre existence, à une part lumineuse ou sombre de sa personnalité. Ce va-et-vient me passionne en tant que réalisateur car il provoque de l’émotion et de la tension. Au-delà de ça, je me pose souvent la question de savoir ce qu’on fait de la vérité une fois qu’on l’a trouvée : faut-il la revendiquer ? Le mensonge n’est-il pas aussi nécessaire à la vie ? J’ai le sentiment que l’éthique se joue précisément quand on commence à se poser ces questions. Et le romanesque aussi…

 

On a le sentiment que Diane trouve sa force dans la solitude…


La quête de Diane passe par une certaine ascèse. Elle a besoin de s’émanciper en se libérant de ses liens professionnels ou familiaux. Et quand elle rencontre quelqu’un comme Vincent, auquel elle n’est pas insensible, elle essaye de désamorcer ce lien qui pourrait la détourner de sa mission. Se confronter à une action violente passe forcément par un dépouillement et donc une certaine solitude.

 

Quand avez-vous pensé que Nathalie Baye serait une "proie" parfaite ?


Nathalie Baye dans le rôle de Marlène s’est rapidement imposée comme une évidence. Je souhaitais que Moka soit basé sur la rencontre entre deux actrices et je voulais, face à Emmanuelle Devos, une présence aussi forte que la sienne. Il me fallait donc trouver une actrice à l’autorité naturelle, qui ait un vrai charisme et qui imprime l’esprit du spectateur. Et puis j’ai toujours aimé penser au casting en termes de contrastes : si Emmanuelle est lunaire, magnétique et forte, il y a chez Nathalie une pulsion de vie ; elle est très solaire. Nathalie est capable de rentrer dans la peau de personnages très différents, elle peut jouer une femme politique comme une coiffeuse avec une aisance assez déconcertante et je savais qu’elle serait crédible dans la peau d’une femme qui tient une parfumerie en province. Enfin, Emmanuelle et Nathalie n’avaient jamais joué ensemble. Et c’est toujours passionnant de faire se rencontrer deux actrices issues de deux familles de cinéma différentes.

 

Moka - Nathalie Baye et Emmanuelle Devos

 

Aviez-vous dès le départ une idée précise de la représentation de vos personnages ?


Quand Emmanuelle et moi nous sommes raconté l’histoire de Diane, nous l’avons vue comme un chasseur. De là est née l’idée de la vêtir d’une parka verte qui lui permettrait de se fondre dans le décor. Quant à Marlène, c’est Nathalie qui m’a tout de suite dit qu’elle la voyait en blonde. Un personnage est souvent caractérisé dès sa première apparition à l’écran. Il fallait trouver un équilibre entre une représentation très frontale de cette gérante de parfumerie sans pour autant tomber dans la caricature. Or, c’est le talent de Nathalie : jouer sur des codes qui pourraient être clichés mais qui sont, au fond, plus compliqués qu’ils en ont l’air.

Comment dirigez-vous vos acteurs ?


Je pars toujours du texte. Mais je me dis que, si je dois être le garant de l’histoire dans sa globalité, les acteurs, eux, connaissent mieux que moi leurs personnages. Comme ils ont un rapport "de l’intérieur" avec eux, je reste à l’écoute de ce qu’ils ont à m’en dire. C’est une sorte de dialogue entre ce que le comédien ressent du personnage et ce que j’imagine. Je n’ai pas une
direction d’acteurs qui se base sur la psychologie. Ce qui m’intéresse est presque cinétique, je veux savoir à quelle vitesse, avec quelle énergie et sur quel ton chaque acteur doit évoluer dans la scène.

 

Pourquoi avoir tourné à la frontière franco-suisse ?


Dans le livre, l’histoire se déroule entre Paris et Biarritz mais je trouvais intéressant de transposer cette confrontation entre deux femmes dans un décor mettant face à face deux villes de deux pays différents, Lausanne et Evian. Au milieu, le lac Léman apparait comme un cirque, une arène de western, à l’aspect très calme mais aux remous imprévisibles qui apportent de l’étrangeté et de l’inquiétude.

 

Comment avez-vous travaillé avec votre chef opératrice, Irina Lubtchansky ?


Au départ, je lui ai montré des photos de photographes américains comme Joel Sternfeld ou Gregory Crewdson. Le travail de Sternfeld m’a beaucoup impressionné, pour la densité chromatique de ses photos, son sens du cadre, et une dramaturgie à la fois calme et brutale. Je voulais une image douce, dense et contrastée, presque picturale. Irina a su traduire cet aspect à la fois calme et dense, elle a immédiatement saisi l’esprit du film.

 

Aviez-vous des films en tête en tournant Moka ?


Dès lors qu’on part sur un long-métrage qui tente de plonger dans l’âme humaine en s’approchant du film de genre, on pense à de grands auteurs comme Polanski ou Hitchcock, des cinéastes qui n’ont pas peur d’affirmer un univers stylisé peuplé de personnages plus complexes qu’ils n’en ont l’air. Keane, de Lodge Kerrigan, m’a aussi inspiré pour son énergie, alors même qu’il brosse le portrait d’un homme paumé mais si poignant.

 

Moka - Emmanuelle Devos.

Quand je me retrouvais avec Emmanuelle, qui a été de tous les plans pendant les 35 jours de tournage, je ne pouvais pas m’empêcher de penser à des comédiennes comme Gena Rowlands ou Faye Dunaway.

 

 

Je lui ai d’ailleurs souvent dit que je voulais l’épuiser, traquer la moindre de ses pulsations et la filmer comme une actrice américaine. Et c’est fou comme Emmanuelle arrive à jouer chaque instant, même les plus ténus, avec une intensité rare.

 

Quelles intentions aviez-vous pour la musique ?


La question était de trouver un style musical qui pourrait se faufiler entre le genre, l’enquête et l’intensité de la protagoniste. Le style électro s’est imposé assez rapidement et, pour le thème de Diane, je voulais une musique duelle, à la fois répétitive et poignante. Deux musiciens ont travaillé sur le film : Christian Garcia et Grégoire Hetzel avec qui j’avais déjà travaillé sur Complices.

Moka - Emmanielle Devos

 

Entretien avec Emmanuelle Devos

 

Vous aviez tourné avec Frédéric Mermoud dans Complices son premier long-métrage.
Quel souvenir gardez-vous de cette expérience ?


Nous nous sommes tout de suite bien entendus Frédéric et moi. Le dialogue passe bien entre nous. J’aime son regard bienveillant, parfois innocent sur les choses, et sa façon de filmer des histoires assez dures sans que ce ne soit jamais sordide. Après Complices, nous nous étions promis de refaire un film ensemble ; c’est pourquoi il a adapté le livre de Tatiana de Rosnay pour moi. Du temps a passé entre ces deux films mais Moka est arrivé au bon moment car j’avais envie de jouer ce genre de rôle.


Justement, qu’est-ce qui vous a attirée dans ce projet ?


La forme qui mêle le portrait d’une femme et le récit d’une quête. C’est un thème classique au cinéma mais c’est toujours passionnant à jouer et cela amène à des situations très cinématographiques.

 

Frédéric affirme qu’avec cette histoire, il voulait vous "pousser à bout"…


L’histoire de cette femme est complexe et pour s’y plonger, il fallait y aller vraiment. Mais Frédéric ne m’a jamais poussée à bout, ce sont les situations qui l’ont fait. Incarner un personnage difficile n’est jamais éprouvant quand il y a de l’entente sur le plateau et que les informations circulent bien dans toute l’équipe artistique et technique. Et c’est plus facile d’être là tous les jours que de repartir dans sa vie et de revenir. Cela permet de rester concentrée et de ne jamais lâcher le fil de l’histoire. Je n’ai donc pas quitté ce tournage "fatiguée". J’ai plus souffert avant finalement…

 

En préparant le rôle ?


Oui. Le film commence lorsque Diane s’enfuit de l’hôpital mais Frédéric et moi avions imaginé une chronologie des semaines qui précèdent cet instant. Dans nos esprits, après le drame, Diane s’était séparée de son mari et était restée un mois et demi en clinique. J’ai donc décidé de tenir un journal pour me raconter ce moment-là, ce qu’il m’arrive de faire quand le personnage exige qu’on lui reconstitue un passé. Je l’ai rédigé avec beaucoup d’émotion. Ce n’est pas simple de s’imaginer dans la situation d’une femme qui a perdu son enfant. J’ai ressenti le vertige de la souffrance mais aussi compris que sa solution pour ne pas sombrer était dans l’action, elle devait prendre les choses en main. Dans ces conditions, on ne peut pas être dans le déni ou se contenter d’attendre que la police fasse son travail. Le but de cette quête n’est finalement pas tant de trouver des coupables mais d’agir. Une fois sur le plateau, être avec elle dans l’action était donc plus facile, voire plus léger.


Et comment avez-vous construit le rôle physiquement ?


Avant le tournage, on réfléchit à plein de détails de la personnalité ou du physique de son personnage. Je me suis dit qu’avant le drame, Diane devait sûrement être une femme très apprêtée. Je la voyais avec des cheveux plus longs, portant de jolies blouses et arborant un look appartenant à la bourgeoisie suisse. Mais dans sa fuite, elle emporte peu de vêtements, des choses pratiques et passe-partout pour ne pas attirer l’attention, elle porte des baskets qui ne font pas de bruit… Elle trouve sa force en étant seule : tout ce qui se place entre elle et sa quête l’empêche d’avancer.

 

Etes-vous une actrice cérébrale ou instinctive ?


Je suis les deux… mais pas en même temps ! Cérébrale avant de tourner et instinctive sur un plateau. Quand un cinéaste vous permet d’être vraiment dans votre rôle, des idées de votre personnage vous viennent spontanément. Frédéric a l’humilité et la grandeur d’âme de reconnaître que les acteurs en savent quelquefois plus que les réalisateurs car ils habitent leur personnage. Quand vous avez une telle complicité avec un metteur en scène, c’est formidable.


En quoi est-ce intéressant de retravailler avec les mêmes réalisateurs ?


L’intérêt est de les surprendre. Frédéric, par exemple, n’était pas le même sur Complices et sur Moka. Son comportement s’est adapté au film qu’il voulait faire et il m’a regardée autrement car j’étais dans un rôle différent. C’est en cela que l’on reconnaît un bon metteur en scène.


Comment s’est passée votre rencontre avec Nathalie Baye ?


Je la connaissais un peu dans la vie et je la savais curieuse et enthousiaste. Nathalie, c’est un puits de science, elle a son langage, des expressions étonnantes et elle est très drôle. C’est un bonheur de travailler avec elle car c’est la personne la plus facile que j’ai vue sur un plateau. Vous pouvez la mettre sous la neige, sous la pluie, sans manteau… Et puis elle a un rapport aux autres intelligent : elle est dans l’encouragement sans être dans la flagornerie. Reste sa filmographie : elle ne la ramène pas mais Nathalie a quand même tourné avec les plus grands. Et quand est arrivé le moment de jouer avec elle, m’est venu un trac que je n’avais pas anticipé ; je me suis dit : "quand même, cette femme a regardé François Truffaut" !

Moka - Nathalie Baye

 

Entretien avec Nathalie Baye.

 

Qu’est-ce qui vous a attirée dans ce projet ?


Frédéric Mermoud d’abord. J’ai aimé ses courts-métrages mais aussi son premier long, Complices, et lorsque je l’ai rencontré, il m’a tout de suite plu. Ensuite, l’idée de tourner avec Emmanuelle Devos me séduisait beaucoup. Et enfin, lepersonnage de Marlène que Frédéric me proposait de jouer m’amusait.


Comment définiriez-vous cette Marlène que vous incarnez ?


C’est une femme de province qui s’est fabriquée toute seule et a bossé comme une dingue pour s’offrir sa parfumerie. Mais c’est surtout une personne qui s’accroche à la vie. Sous ses airs de femme forte, elle est vulnérable parce qu’elle est amoureuse d’un homme plus jeune, un peu cavaleur, et qu’elle a peur de le perdre. J’aime bien ce genre de femmes, courageuses, à la fois solides et fragiles, elles sont toujours émouvantes.


L’avez-vous imaginée physiquement dès la lecture du scénario ?


Quand un personnage m’inspire, j’ai très vite un flash. Il ne s’agit parfois que de détails, dans la sophistication ou la simplicité mais c’est ce flash qui déclenche tout. J’ai souvent croisé, à Paris ou en province, des femmes de ce genre. Marlène, je l’ai tout de suite vue blonde, un peu pépète. Elle est commerçante – dans une parfumerie, qui plus est –, elle ne peut pas se laisser aller. Il faut qu’elle soit nickel, avec les ongles faits, les cheveux coiffés, le maquillage impeccable, qu’elle ait la ligne et se maintienne bien.

 

Etes-vous une actrice cérébrale ou instinctive ?


Je me considère plus comme instinctive, ce qui n’exclut pas la réflexion, bien sûr. Je relis d’ailleurs indéfiniment le scénario. Plus j’avance dans le tournage, plus je le relis et plus je découvre des choses. Cela ne concerne pas toujours mes scènes. À travers le dialogue d’un autre personnage, je peux entrer dans l’univers du film et dans mon personnage.


Qu’aimez-vous dans l’univers de Frédéric Mermoud ?


Il a un petit côté décalé propre aux Suisses, quelque chose d’assez distrait qui donne parfois l’impression qu’il a la tête dans les étoiles. Je trouve cela amusant et séduisant. Et Frédéric a beau savoir où il veut aller, il a l’intelligence de faire confiance et d’écouter avec bienveillance les gens avec qui il travaille.

 

Comment s’est passée votre rencontre avec Emmanuelle Devos ?


C’est une actrice que je suis depuis longtemps. Elle m’a toujours intéressée, toujours plu, elle est dotée d’une vraie personnalité. Par ailleurs, Emmanuelle a cette qualité qu’ont les plus grandes actrices : elle peut être très belle ou quelconque. Elle a une présence absente : elle peut être à la fois avec vous et un peu ailleurs. C’est très attachant. Sur un plateau, elle a un rapport formidable avec l’équipe, elle est marrante, vivante et n’a aucune vanité mal placée. Avec Emmanuelle, pas besoin de faire des ronds de jambes et de prendre des gants pour dire les choses. Et dans le jeu, c’est une comédienne qui vous tient en éveil car elle est avec vous et donne beaucoup. Elle ne fait pas semblant et peut se montrer inattendue. Il y avait une telle simplicité et une telle évidence entre nous que l’on aurait pu penser que c’était notre septième film ensemble. J’espère que nous nous retrouverons au cinéma.

Mon opinion

 

Un sujet douloureux pour ce film dans lequel l'émotion n'effleure à aucun moment.

 

La tension ne trouve aucun relief dans l'écriture d'un scénario qui s'essouffle très vite. La haine d'une femme dévastée par le deuil le plus insupportable, se heurte devant la destinée d'une autre, qui va se retrouver doublement trahie. Deux vies brisées et un duel qui laissera les principales protagonistes dévastées, sans, qu'à aucun moment, la violence verbale ou physique n'éclaboussent le récit.

 

La mise en scène reste très conventionnelle, voire trop appliquée.

 

Emmanuelle Devos et de Nathalie Baye, deux grandes comédiennes, sont réunies pour la première fois dans un long-métrage. Leur talent respectif permet de capter l'attention.

 

Published by Ciné Alain - dans Des films en 2016
commenter cet article
14 août 2016 7 14 /08 /août /2016 21:04

 

Date de sortie 10 août 2016

 

L'économie du couple


Réalisé par Joachim Lafosse


Avec Bérénice Bejo, Cédric Kahn, Marthe Keller,

Jade Soentjens, Margaux Soentjens, Catherine Salée,


Genre Drame


Production Belge et Française

 

Synopsis

 

Après 15 ans de vie commune, Marie (Bérénice Béjo) et Boris (Cédric Kahn) se séparent. Or, c'est elle qui a acheté la maison dans laquelle ils vivent avec leurs deux enfants, mais c'est lui qui l'a entièrement rénovée.

 

À présent, ils sont obligés d'y cohabiter, Boris n'ayant pas les moyens de se reloger. A l'heure des comptes, aucun des deux ne veut lâcher sur ce qu'il juge avoir apporté.

 

L'économie du couple - Cédric Kahn et Bérénice Bejo

 

Cédric Kahn et Bérénice Bejo

Entretien avec Joachim Lafosse relevé dans le dossier de presse.

 

D’où est née l’idée du film ? Comment l’avez-vous écrit ?


L’idée est venue d’une rencontre avec Mazarine Pingeot et d’une envie de filmer le couple. Nous avions tous les deux le désir de montrer les émotions, très fortes, qui sous-tendent les conflits conjugaux et dont l’argent est très souvent le symptôme. Mazarine a l’habitude d’écrire en binôme avec une autre scénariste, Fanny Burdino. Je travaillais de mon côté avec Thomas van Zuylen. Elles faisaient une version et nous l’envoyaient. Nous la retravaillions et la leur renvoyions. Et ainsi jusqu’à la préparation du film. À partir de là, je n’ai plus travaillé qu’avec Thomas et les comédiens. En ce qui me concerne, l’écriture n’est vraiment terminée qu’une fois le film tourné. Pour être juste, il faut chercher et essayer en permanence ; et, surtout, réussir à se débarrasser des idées pour permettre l’incarnation. L’écriture doit aussi appartenir aux acteurs pour qu’ils puissent s’emparer du jeu avec justesse et le film ne serait pas ce qu’il est sans leur apport.

 

L’argent est-il le symptôme ou la cause de leurs conflits ? Boris, issu d’un milieu moins favorisé, n’a pas d’argent. Marie en a.


Dans un couple, l’argent représente ce sur quoi on peut se disputer : il n’en est pas la cause. Ce n’est pas à cause de lui que Boris et Marie n’arrivent plus à s’aimer. Derrière le sujet de discorde qu’il représente, il y a la manière dont l’un est reconnu ou ne l’est pas, celle dont il a envie que l’on reconnaisse ce qu’il a fait ou ce qu’il n’a pas fait.

 

L'économie du couple - Cédric Kahn et Bérénice BejoIl n’y a pas d’effort uniquement économique ou financier. Boris et Marie ne parviennent pas à s’entendre sur la manière dont ils auraient à reconnaître ce qu’ils se sont apportés l’un l’autre parce qu’ils n’ont pas eu la lucidité d’aborder concrètement et dès le début l’investissement de chacun dans leur couple.

 

Les bons comptes font aussi les grandes histoires d’amour.

 

Pas de lecture politique, donc, derrière ce titre – L'économie du coupe  ?


C’est une lecture possible. Un metteur en scène est là pour rendre son film le plus multiple possible, avec le plus d’identifications possibles. Mais je n’ai pas voulu le prendre sous cet angle là. Je suis parti de l’idée simple qu’a priori, quand on a des enfants avec quelqu’un, ce n’est jamais parce qu’on a imaginé que ça n’allait pas durer. Ce qui oblige à constater qu’il y a toujours une émotion à observer la tristesse de la séparation… de ce qu’on n’avait pas imaginé.

 

La situation de ce couple est d’autant plus douloureuse que, Boris n’ayant pas les moyens de se reloger, le couple est obligé de continuer à cohabiter ensemble.


Il était impossible de ne pas tenir compte de cette réalité économique : le coût des loyers dans les grandes villes est devenu tel qu’énormément de gens mettent du temps à se séparer parce qu’ils ne parviennent pas à se reloger chacun de leur côté. Autrefois, on restait ensemble pour des raisons morales ; aujourd’hui, on le fait pour des raisons financières. Cela dit quelque chose sur notre époque…

Pourquoi avoir souhaité opposer un couple d’adultes à des jumelles ?


Il y a des années que je voulais mettre en scène un couple qui se sépare face à un couple d’enfants jumeaux : dès leur naissance, et malgré le fantasme que l’on peut avoir lorsqu’on est amoureux de parvenir à former un couple gémellaire, leurs parents se trouvent confrontés à ce qu’ils ne seront jamais. Moi-même jumeau et demi-frère de jumeaux, j’ai vécu cela à travers ce que nous ont raconté mon père et ma mère, puis mon père seul lorsqu’il a refait des jumeaux avec une femme qui était elle-même une jumelle. C’est notamment ce que j’espère avoir filmé à travers la scène de la danse lorsqu’ils sont tous les quatre.

 

On sent les deux petites filles très perturbées par la situation. En même temps, elles se montrent plutôt compréhensives vis-à-vis des règles très strictes imposées par Marie à Boris, comme vis-à-vis des transgressions du père : "C’est pas son jour", dit Jade à Margaux pour expliquer le malaise qui suit la présence de Boris dans la maison un mercredi après-midi.


L'économie du couple.

En effet, Marie semble fixer les règles. Toutes les règles. Or, Boris, en n’en fixant aucune, n’impose-t-il pas aussi d’une autre façon sa propre règle ? Aucun d’eux ne parvient à créer un terrain de jeu commun. Il y a un côté infantile dans leurs querelles.

 

 

Winnicott dit : "La catastrophe a toujours eu lieu avant" : c’est intéressant d’observer les adultes en fonction des enfants qu’ils ont été et des disputes de récréations qu’ils ont eues. Mais je veux éviter de parler de l’un ou de l’autre. C’est aux spectateurs de prendre parti - ou non d’ailleurs… Le film permet cela.

 

La mère de Marie, qu’interprète Marthe Keller, milite, quant à elle, pour une réconciliation du couple.


Elle est dans la logique de sa génération. Elle prône une forme de compromission qu’est l’amitié en amour. J’ai envie de penser que l’amour est différent : on vit avec quelqu’un parce qu’on le désire. Or, le désir est, par définition, la chose la plus complexe, la plus risquée et la plus inconfortable qui soit. Le personnage joué par Bérénice Béjo envisage qu’il soit possible de vivre autrement que ses parents. C’est une femme qui s’émancipe.

 

Revenons aux enfants. Durant la scène de la danse puis du coucher, on sent qu’elles ont un immense plaisir à pouvoir dire "Papa, Maman" en même temps.


J’ai été un enfant du divorce mais je suis en même temps un père du divorce. C’est un atout pour envisager le possible et c’est aussi un inconvénient parce qu’on ne peut pas ne pas voir la tristesse que cette situation représente. Une séparation est toujours un échec. Mais le film laisse entrevoir qu’il y a du possible.

 

Malgré les conflits du couple, il circule en effet énormément de sentiments entre les deux personnages.


Oui, ce n’est pas un film tragique. Le tragique a peut-être longtemps été pour moi une manière de me défendre face à l’existence et je suis heureux de dévoiler cette tendresse qui anime les personnages ; ils se déchirent et, malgré tout, ils ont encore des choses à faire ensemble. Si le spectateur en arrive à se demander comment il est possible de dénouer ce type de situation avec l’envie de prendre soin de l’autre, j’aurai atteint mon but.

 

L'économie du couple

Parlez-nous du choix des comédiens.


Le casting est toujours un moment compliqué : je passe par beaucoup de doutes et peux souvent faire marche arrière ; il n’est vraiment terminé que lorsque les acteurs sont sur le plateau et que l’on tourne le film. Une fois là, je n’ai jamais regretté mes choix. Est-ce parce qu’elle a un père et un mari réalisateur ? Bérénice Béjo est une complice incroyable : elle est vraiment avec l’auteur. C’est une grande actrice - touchante, très impressionnante. Bérénice n’est pas une star et c’est pour ça qu’elle est aussi juste dans le film ; elle est "dans la vie".

 

Cédric Kahn a apporté toute sa finesse et son intelligence au personnage de Boris - pas seulement grâce à son jeu, mais aussi grâce à sa réflexion sur ce couple. Nous n’étions pas toujours d’accord, nous avons parfois lutté, mais cette lutte a porté le film. Comme je l’ai souligné, j’écris toujours mes films avec mes acteurs.

 

De quelle manière cela se traduit-il sur un plateau ?


Je vois le metteur en scène comme une éponge : il n’est pas là pour que les personnages lui ressemblent mais pour rendre le film le plus complexe possible. Pour aller vers cette complexité et la faire vivre, mon travail est d’entendre les gens, de reconnaître leurs points de vue différents sur une histoire et de les pousser à être les plus proches d’eux-mêmes, les plus subjectifs. Ensuite, la balle est dans mon camp et je dois essayer de faire ma cuisine avec ça. Dans L’économie du couple, j’ai construit et déconstruit de nombreuses scènes pour finalement parvenir à un résultat très proche de ce que j’avais imaginé mais peut-être avec un ton plus juste : sur le plateau, je faisais part de mes doutes aux acteurs. Je n’hésitais pas à leur dire que je cherchais et je leur demandais de me faire des propositions. C’était assez compliqué pour eux puisque, dans un premier temps, je leur faisais croire qu’ils étaient libres et que, dans un second, ils comprenaient que je ne leur laisserais pas la responsabilité du choix. C’est très frustrant ; il leur a fallu beaucoup de générosité pour accepter cela. J’espère qu’ils savent et qu’ils sentent tout ce qu’ils ont apporté au film. On n’est jamais fertile tout seul…

 

Aviez-vous demandé aux acteurs de visionner des films en particulier ?


Un seul – Qui a peur de Virginia Woolf ?, de Mike Nichols. Je leur ai dit : "Nous sommes dans un lieu unique qui nous oblige à trouver le cinéma. Mon rêve serait que vous soyez aussi libres que ce que Mike Nichols a réussi à faire avec Elizabeth Taylor et Richard Burton". Ce film est pour moi une référence magnifique.

 

Comment avez-vous trouvé Jade et Margaux, les deux petites filles ?


Ma directrice de casting avait vu une cinquantaine d’enfants, dont l’une des jumelles. Quand je l’ai vue arriver, j’ai aussitôt demandé à sa mère si sa soeur voudrait jouer aussi. Je ne leur ai pas fait passer d’essais. Pour moi, il était évident que des jumelles seraient formidables, qu’elles allaient d’abord jouer ensemble puis avec Bérénice et Cédric. Il s’est avéré qu’elles avaient l’une et l’autre un énorme talent. Il m’est arrivé d’enchaîner quarante ou cinquante prises avec elles. Elles ont suivi : de vraies petites pros.

 

La maison constitue vraiment un personnage à part entière …


C’est un outil dramatique formidable : elle est l’incarnation de ce que ce couple a eu envie de construire ensemble et de l’investissement de chacun ; la preuve tangible de ce qui a été désiré auparavant, mais qui ne l’est plus.

 

Une sorte de miroir…


Et c’était passionnant de pouvoir discuter avec Olivier Radot, le chef décorateur avec lequel j’avais déjà travaillé sur Les chevaliers blancs, de la manière dont un décor pouvait réussir à représenter l’amour qui se vit si difficilement dans le film. Qu’est-ce qu’une maison dans laquelle on a vécu heureux ? Selon moi, elle doit symboliser l’altérité. Ce n’est pas un lieu où l’on achète tous les objets ensemble, mais, au contraire un espace où chacun peut y amener ce qui compte pour lui en réussissant à faire coexister ces objets. J’espère que le décor raconte cela. La maison s’est imposée, exactement comme un acteur s’impose dans un film. Il était important qu’elle ait une cour. Nous filmions un huis clos, il fallait un peu d’air.

 

Dans cet espace clos qu’est la maison, on sent une incroyable fluidité dans les mouvements de caméra…


Ce qui m’intéresse et que j’aime mettre en scène est le lien : pouvoir passer d’un personnage à l’autre sans brutalité. Le steadycam offre cette souplesse et je rêvais depuis longtemps de tourner tout un film avec cet outil. Mais il demande une maîtrise qui autorise peu de personnes à l’utiliser. Il se trouve que Jean-François Hensgens, mon chef opérateur qui est aussi mon cadreur, m’a parlé d’un nouvel appareil, le Stab-One, plus rapide d’utilisation et permettant plus de mouvement dans des configurations de plateaux exiguës. Il l’avait utilisé sur son film précédent, m’en a montré quelques séquences qui m’ont épaté, et nous avons décidé de tourner entièrement L'économie du couple avec ce nouvel appareil.
Iñárritu l’a d’ailleurs employé pour ses deux derniers films, Birdman et The Revenant, en se servant de courtes focales. Nous n’avons en ce qui nous concerne utilisé que des longues focales. Cela nous autorisait à tourner des plans-séquences d’une manière fluide et permettait surtout de rendre au mieux le lien qu’entretiennent tous ces personnages. Formellement, ce film m’a donné énormément de plaisir.

Après Les chevaliers blancs, et avec ce film, vous revenez à un registre intimiste…


Le couple est sans doute la grande affaire de ma vie. J’ai toujours été deux. Comme tout jumeau, j’ai dû sortir de la fusion gémellaire, ce qui n’empêche pas que, devenu adulte, je reforme un couple avec la femme que j’aime. À quarante ans, c’est important pour moi de ne plus cacher l’importance que cela représente à mes yeux, de dire la possibilité du couple. Je mets cela en scène à travers une histoire triste mais cette histoire dit aussi combien le couple est une émotion, un lieu où il y a de l’affection possible.
Enfant, mon père, photographe, me disait : 'Un photographe est quelqu’un qui partage son regard avec les autres et qui assume la particularité de son regard". Avec ce film, j’ai vécu le plaisir d’avoir des acteurs qui m’ont laissé les regarder et qui m’ont permis, grâce à leur travail, de montrer au public une part de ce regard que je me connaissais mais que je ne parvenais pas à dévoiler.

 

L'économie du couple

Mon opinion

 

Des jumelles, sont les témoins de multiples brouilles parentales qui prennent racines dans un intérêt financier. L'apport de l'une, le travail manuel fait avec "amour" par l'autre, seront les deux pôles qui attiseront l'entêtement de la femme face à l'amour-propre de son mari.

 

Le scénario, coécrit par le réalisateur avec Thomas van Zuylen, vient d'une envie de Mazarine Pingeot d'écrire sur la vie d'un couple avec une autre scénariste, Fanny Burdino. Deux êtres, dont on ne connaîtra, rien ou pas grand chose, de leur passé. L'intérêt du film est ailleurs.

 

Entre cuisine, salle de bains, chambres ou salon, l'ensemble d'un appartement bourgeois sera le cadre étouffant, de la quasi durée du film. Un élément essentiel aussi. Dans un décor, qui ne manque pas de raffinement, les bouquets de fleurs n'apporteront aucune sérénité. Seule une ouverture sur une belle cour fleurie apportera un souffle extérieur bienvenu. Un lieu dans lequel un dîner entre amis, finira par plomber davantage encore, une ambiance déjà lourde et étouffante.

 

Dans le cadre exigu de cet appartement, la mise en scène fait preuve d'une grande virtuosité.

 

À retenir le casting de choix dans lequel on retrouve avec plaisir la toujours excellente Marthe Keller. Bérénice Bejo, à la fois exaspérante dans son entêtement, colérique, ou d'une profonde tristesse est particulièrement convaincante. Cédric Kahn dans le rôle du mari est fascinant, désarmant quand il endosse celui du père.

 

Une voix-off viendra ponctuer la fin du film en laissant deux visages ravagés par la tristesse. Joachim Lafosse a déclaré : "Avec ce film, j’ai vécu le plaisir d’avoir des acteurs qui m’ont laissé les regarder et qui m’ont permis, grâce à leur travail, de montrer au public une part de ce regard que je me connaissais mais que je ne parvenais pas à dévoiler."

 

Particulièrement bien vu et réussi.

Published by Ciné Alain - dans Des films en 2016
commenter cet article

 

Welcome

 

"Le bonheur est la chose la plus simple,

mais beaucoup s'échinent à la transformer

en travaux forcés !"

 
François Truffaut

 

 

 

Recherche

 Mes dernières critiques ... Cliquez ICI !

Coups de coeur Coeur 4

 

Pour lire l'article consacré au film,

un clic sur l'affiche.

Bonne visite !

En 2016.

 

Les Innocentes.El Clan.Eva no duerme.Tempête.Les délices de Tokyo.Rosalie Blum.No Land's song.La Saison des Femmes (Parched).Julieta.Chala, une enfance Cubaine (Conducta).Red Amnésia.Truman.Toni Erdmann.Le fils de Jean.....

 

En 2015.

 

..Mon Fils - Eran Riklis..Gente de Bien.La Maison au toit rouge.La Tête Haute.Une Femme Iranienne "Aynehaye Rooberoo". Facing Mirrors.Une seconde mère "Que Horas Ela Volta ?".Mustang.La Belle saison.Aferim !.La dernière leçon.Ni le ciel ni la terre.Les chansons que mes frères m'ont apprises.Fatima...Mia Madre

Depuis 2010. Films vus et commentés.

- En 2010 - Cliquez ICI

- En 2011 - Cliquez ICI

- En 2012 - Cliquez ICI

- En 2013 - Cliquez ICI

- En 2014 - Cliquez ICI

- En 2015 - Cliquez ICI

- En 2016 - Cliquez ICI

 

 

Voir et revoir..........................................Voir et revoir.........................................Voir et revoir....................

 

Pandora "Pandora and the Flying Dutchman".Umberto D.La chevauchée des Bannis..Une journée particulière.Le procès de Viviane Amsalem "Gett".Tout ce que le ciel permet.

 

Festival de Luchon 2016

 

Du 3 au 7 février 2016

s'est déroulée la 18ème édition

des Créations Télévisuelles de Luchon

 

 

Luchon. Reine des Pyrénées. Cliqez ICI.